Quel monde voulons-nous?

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Quel monde voulons-nous? Starhawk Traduit et présenté par Isabelle Stengers Cambourakis, collection Sorcières 2019

Voilà des mois que je lorgne ce livre de Starhawk sur les étagères de So. Enfin, j’ai eu l’autorisation de lui emprunter - chez nous, commencer un livre déjà commencé par l’autre vaut crime de lèse-majesté.

Notre place dans la nature

Car je devais avoir l’honnêteté d’admettre que pour la plupart des gens des villes, même pour la plupart des environnementalistes et aussi des païen•ne•s qui affirment honorer la nature, l’environnement avait effectivement quelque chose d’iréel : un espace de détente occasionnelle, que nous apprécions esthétiquement, mais sans saisir au plus profond combien nos vies en dépendent.

[…] nous avons besoin de devenir conscient•e•s des attitudes implicites qui nous mettent à distance du monde naturel. Et bien sûr, cela inclut les philosophies dominantes qui mettent les êtres humains au-dessus de la nature […]

Le rôle de l’appareil philosophique des “Lumières” dans la désacralisation de la nature pour rendre son dépouillement moins contraignant est abordé en profondeur dans Reclaim, d’Emilie Hache.

En revanche, le point suivant est effectivement un biais que j’ai.

Mais il y a une autre vision de la relation humaine à la nature, qui est plus subtilement néfaste et cause des dommages d’autant plus insidieux qu’elle est souvent celle des activistes et des environnementalistes. Nous, humain•e•s, serions d’une façon ou d’une autre pires que la nature, un fléau pour la planète, voué•e•s à piller tout ce que nous touchons. Bref, la nature irait mieux sans nous. J’admets que cette vision se défend - mais je pense qu’à sa manière, elle est tout aussi nuisible que la conception entretenue par les pillards actifs. Car se croire par essence mauvais•e pour la nature, c’est se croire profondément séparé•e•s du monde naturel. De plus, cela nous décharge subtilement de la responsabilité d’avoir à développer une relation saine avec la nature, d’apprendre à observer, interagir et jouer un rôle actif dans sa guérison.

Il y a une autre conception, que défendent la plupart des cultures autochtones, les biorégionalistes, les practicien•ne•s de la permaculture et bien d’autres qui vivent en lien plus étroit avec la terre : nous-mêmes, humain•ne•s, serions tout autant la nature que l’ancien séquoia, le moustique ou la fleur sauvage. […] Dans la nature, chaque baleine géante et chaque micro-organisme imperceptible ont leur manière de participer à l’harmonie de l’ensemble. Penser que nous ne le faisons pas frise l’arrogance !

Partout sur le continent les peuples autochtones ont utilisé le feu, les prières, le soutils et les cérémonies afin d’influencer leur environnement naturel. Les écosystèmes que nous admirons dans les forêts et les prairies ont co-évolué avec les cultures humaines. À part le sommet des montagnes les plus élevées et les glaciers, il n’y a nulle part de nature “vierge et sauvage”. Les préjugées européens et leur mépris raciste pour les autres cultures ont créé cette image fantaisiste.

Ça, c’est un point qui m’a interpellé parce que cela fait longtemps que je lis que le concept de wilderness - la nature à l’état sauvage - est une construction raciste. Mais je n’avais jusqu’alors jamais compris pourquoi. Ce passage m’a aidé à comprendre que le wilderness, c’est d’abord chasser de leurs terres des populations, puis fabriquer une histoire d’où leur existence a été effacée.

Les cultures autochtones partout dans le monde, y compris celles dont nous tirons nos traditions d’aujourd’hui, se sont comprises elles-mêmes comme participant à la nature. Elles n’ont pas toutes réussi à maintenir l’équilibre […] Nous ne devons pas nous faire des idées romantiques sur les autres cultures. Mais nous ne devons pas non plus ignorer ce que nous pouvons apprendre d’elles.

Pour la plupart d’entre nous, l’observation demande un changement de perception. Nous ne savons pas, en fait, comment voir et entendre ce qui se passe autour de nous dans le monde physique. Lorsque nous allons en forêt ou dans les montagnes, nous faisons de la nature un décor pittoresque pour nos propres pensées et petites hitsoires.

Pour les cultures autochtones, les liens tissés avec un lieu sont assez analogues à ceux que nous entretenons avec nos mères ou nos familles proches. Jeannette Armstrong parle de la perspective okanagan: “Le mot okanagan pour “notre place sur la terre” est le même que pour “notre langue”. […] Pour désigner nos corps ou la terre, nos mots ont la même racine. […] Nous sommes notre terre/place. Ne pas le savoir et ne pas le célébrer c’est être sans langue et sans terre.”